Posté le 14 juillet 2020 dans Société | 0 commentaire
COVID 19 : Rencontre avec le Professeur Jérôme Pugin aux services des soins intensifs des HUG.

 

Jérôme Pugin est Professeur ordinaire au Département d’anesthésiologie, pharmacologie, soins intensifs et urgences, vice-doyen en charge de la médecine clinique et Médecin-chef du service des soins intensifs aux Hôpitaux Universitaires de Genève.

L’homme est calme, pondéré. Il répond précisément presque scientifiquement mais en toute humilité aux questions. Il évoque avec respect et fraternité l’équipe qui l’a entouré, les soutiens institutionnels et privés qu’il a reçus.

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Les protocoles médicaux que vous aviez mis en place, l’organisation de votre service, vous ont-ils aidés à affronter cette crise ?

L’ADN de la médecine intensive consiste à se trouver en permanence dans l’hyper adaptabilité. Ce n’est pas parce qu’on a plus de patients qu’il faut en négliger certains. Nous devons mobiliser notre personnel et créer un environnement adéquat pour sécuriser les soins. La logistique doit suivre pour tenter de conserver un niveau d’excellence dans le traitement individuel et personnalisé. Il était important de fixer des conditions cadres pour ne pas être débordé.

Avec le recul, la pire crise que nous ayons vécue n’est pourtant pas cette grippe mais l’arrivée, en 2014, d’un patient Ebola, un médecin cubain. Il fallait, en effet, disposer de dix infirmières, plusieurs médecins pour s’occuper d’un seul cas. Il fallait dériver ces forces alors que le service était plein à cette époque. Il a fallu être créatif, demander de l’aide et mettre en place une agilité adaptative au cas soigné et guéri. Cette expérience nous a donc été bénéfique pour la Covid.  Cependant, des différences sont apparues. La rapidité de montée en puissance de la maladie. En l’espace de deux semaines, nous avons mis en place un système que nous n’aurions pas imaginé. En y travaillant, jour après jour, heure après heure, nous sommes parvenus à passer d’une capacité d’accueil de 30 à 110 malades qui, tous, disposaient d’un respirateur. Nous avons fait appel à nos confrères, plutôt à nos frères anesthésistes qui connaissent les pathologies du patient inconscient, la ventilation mécanique, le coma artificiel. Même s’ils ne traitaient pas habituellement des malades aussi graves, ils possédaient ce savoir-faire et étaient encadrés par les membres du service de soins intensifs. Nous avons recréé un organigramme, des équipes de crise et des cellules. En temps normal, nous comptons 8 à 10 malades par cellules. Nous les avons dédoublées puis multipliées en adoptant toujours les mêmes protocoles de soins, les mêmes soignants dont l’effectif est passé de 250 à 550. Nous avons, à chaque fois, anticipé jusqu’à une capacité maximale évaluée à 110 cas. Contrairement aux patients suivis dont la moyenne de séjour est de quatre jours, les patients Covid restent entre 13 et 15 jours. Certains sont resté trois semaines, un mois et même un mois et demi. Nous avons dû faire face à cet « empilement » de malades. C’est d’ailleurs ce qui a posé problèmes dans les pays qui n’étaient pas préparés. Ils ont été submergés par la vague d’arrivées et par la durée des soins. Fin mars et début avril, nous avons dû gérer environ 90 malades au même moment, nous avions donc 20 lits libres. A ce moment, nous avons estimé que nous pourrions assurer un soin jusqu’à 134 et pas au delà. Mais, entre 110 et 134, les soins auraient été dégradés. Ma terreur était de nous trouver dans une situation qui nous aurait obligés à trier les malades comme cela s’est fait dans plusieurs pays. Ensuite, heureusement, la courbe s’est infléchie. Pendant huit semaines, je n’ai pratiquement pas quitté l’hôpital. Les équipes savaient qu’elles devraient tenir dans la distance. Nous leur avons donné des horaires avec des temps de récupération. Un nombre extrêmement faible a été malade. 12 ont été détectés positifs sur 550 dont 8 à 10 ont contracté le virus très certainement à l’extérieur de l’hôpital. Si on considère que 2 cas ont contracté la maladie, c’est donc 10 fois moins que ceux qui étaient en télétravail. Respecter scrupuleusement les protocoles de protection permet de vraiment d’éviter la contamination. Nous étions  pourtant au cœur du réacteur nucléaire.

Avec quels protocoles avez-vous soigné les patients ?

La prise en charge basique est décidée par les médecins :intubation, ventilation, antibiotique, nourriture, hydratation. Par la suite, il s’agit d’adapter le protocole par rapport aux situations particulières, le patient lambda n’existe pas. Le patient peut souffrir d’insuffisance rénale, de thrombose, d’état de choc. Ensuite il faut examiner les protocoles de soins médicamenteux. Le premier patient en soins intensifs a été hospitalisé le 9 mars.

Il y avait aussi une pression importante sur l’hydroxychloroquine. Des milliards de doses ont déjà été données, notamment pour la malaria et il y a assez peu d’effets secondaires. Nous nous sommes réunis avec les infectiologues, les pharmacologues et nous avons pris cette option de traiter les malades par précaution avec la chloroquine, ce qui n’est évidemment pas un choix scientifique. De plus, par nos contacts journaliers avec d’autres hôpitaux, nous avons appris qu’ils avaient pris la même décision. Nous avons donné d’autres médicaments dans le cadre d’essais cliniques : des antiviraux et des anti-inflammatoires.

Que vous a t’il manqué pour vous trouver dans une situation optimale?

Pas grand chose finalement. Nous avons dû coloniser des lieux dans lesquels nous ne travaillions pas d’habitude. Nous étions dans des open-space avec des lits alignés et une vision qui rappelait les images de la grippe espagnole.

Nous avons rempli successivement la salle de réveil, les soins intermédiaires, les soins continus puis les blocs opératoires. L’armée suisse  a véritablement débloqué la situation en nous donnant les respirateurs qui nous manquaient. Des soldats sanitaires sont venus travailler dans mon service pour notamment  tourner les patients lourds.

Redoutez-vous une deuxième vague?

Oui, le terme est approprié, nous la redoutons et nous devons l’anticiper. Si elle arrive maintenant, nous serons en difficulté. Un grand nombre d’entre-nous sont très psychologiquement et physiquement épuisés, surtout parmi les cadres qui ont dû assurer une présence permanente. Evidemment nous avons acquis un savoir-faire et un dispositif adapté à l’échelle du pays pour circonscrire les cas, procéder à des contrôles d’entourage, placer des gens en quarantaine. Ainsi, deux foyers à Genève ont très vite été circonscrits. La réouverture des frontières va forcément multiplier les risques. Cependant, je pense que des cas plutôt sporadiques arriveront vers novembre décembre. C’est davantage une intuition étayée par l’expérience acquise, qu’une affirmation scientifique. Il semble que ce virus soit plus virulent en hiver et on peut le constater car c’est l’hémisphère sud qui est touché actuellement.

La réponse à cette crise a été très unilatérale la réponse devrait-elle être multilatérale?

Mille fois oui ! Tout le monde est parti la tête en avant dans son microcosme. Cela a été le cas pour notre hôpital. Après coup nous nous sommes rendu compte que nous aurions dû mettre en place un comité d’adjudication des cas. Il a maintenant été constitué à l’échelon national. Il est composé de trois sages entourés par des pouvoirs sanitaires et politiques. C’est absurde que Nyon, qui avait quatre lits de patients intubés, ait ventilé 12 patients. Ceci-dit, il y a eu une vraie solidarité, nous avons accueilli des patients français et maintenant nous avons des cas qui arrivent d’Afrique et notamment des expatriés qui travaillent pour des ONG. Nous étions en contact étroit avec nos collègues italiens du nord, deux de mes adjoints sont italiens. L’un d’entre eux m’expliquait que son ami rentrait à la maison en pleurant et je ne comprenais pas. Puis nous avons pu parler au responsable de la réponse sanitaire et lui avons recommandé, devant la gravité de la situation de faire appel à l’OMS mais le réflexe n’était pas en place. Ils ont finalement contacté l’OMS pour du matériel mais pas pour une réponse sanitaire. C’est exactement la même chose que pour Ebola en Afrique de l’ouest. Il faut évidemment que des mécanismes puissent permettre, de la part des pays et de l’OMS, une réponse plus rapide. L’OMS a ce rôle d’intervention auprès des pays mais aussi de mise en place de protocoles.

 

Que pensez-vous du rôle de l’industrie pharmaceutique et d’un futur vaccin?

Il faut que le médical reste prépondérant. La course au Graal du vaccin, par certaines  firmes est avant tout lucrative. Ces industries pharmaceutiques disposent de  relais médicaux et politiques: tout cela est nauséabond. Dans ce contexte, des journaux scientifiques se sont mis à genoux en publiant des articles avec un contenu biaisé en cédant à la pression. Nous le constatons avec le Remdésivir, un antiviral vendu à un prix exorbitant qui est mis en exergue grâce au rouleau compresseur de la firme en termes de lobbies. Personnellement je n’en donnerai pas un gramme.

Un dernier mot ?

Insistons en effet sur l’aspect positif. Des gens ont travaillé ensemble, franchi des barrières, gagné en efficacité et il faut que nous conservions et implémentions cette manière de procéder. En fin de crise, des émissaires ont été envoyés. Ils ont interviewé beaucoup de soignants. Le travail a été synthétisé et constitue une banque de données extraordinaire. Ce compagnonnage, cette confiance, cette aide de l’institution qui payait des chambres d’hôtel, des repas nous donnaient du baume au cœur. Le pizzaiolo qui nous amenait ses pizzas tous les vendredis, l’émulation et le soutien solidaire, tout cela était très touchant. Enfin, nous avons également vécu des moments très forts avec nos patients, leurs familles à qui nous proposions des mini visio-conférences avec les soignants et leurs proches.

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