Posté le 4 octobre 2021 dans Société | 0 commentaire
La révolution de l’algue

Entretien avec Vincent Doumeizel,

J’aurais pu l’entendre jouer de la musique avec son groupe de rock mais c’est à la radio que sa passion communicative pour le milieu des océans, m’a donné envie de lui parler. Vincent Doumeizel est Conseiller Océan au Pacte Mondial des Nations Unies.

Quel est votre parcours professionnel ?

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J’ai vingt ans d’expérience dans le secteur agro-alimentaire, notamment en Afrique. J’ai travaillé également dans le domaine de l’inspection et la vérification pour le Bureau Veritas et son équivalent anglais Lloyd’s Register. Ces deux sociétés vérifient notamment la chaine alimentaire en termes de sécurité et de conformité sociale et environnementale. Elles sont mandatées par des sociétés agro-alimentaires pour vérifier que leur chaîne de valeurs est conforme à chaque étape de leur chaine d’approvisionnement. J’ai ainsi pu prendre la mesure du défi qui nous attend pour nourrir le monde de demain : 250000 personnes en plus par jour à nourrir, presqu’un milliard qui meurt de faim, une part croissante de la production de céréales qui sert à autre chose qu’à nourrir les hommes (biocarburants et nourriture animale). Dans le même temps,  les pays à forte croissance démographique sont de plus en plus avides de nourriture carnée exigeante en calories. Ainsi selon les études, pour nourrir le monde dans les cinquante ans à venir, nous aurons besoin de produire autant d’alimentation que depuis 10000 ans. Nous connaissons des problèmes de rendements, d’appauvrissement des sols, d’accès à l’eau. Notre système d’alimentation augmente les gaz à effets de serre et les maladies telles que le diabète, l’obésité, les cancers.

Votre attrait, passion pour les océans.

Lloyd’s Register est le plus gros social business du monde, il appartient à un organisme caritatif. En travaillant avec eux, j’ai découvert le milieu des algues. L’océan couvre 70% de la surface du globe et contribue à moins de 3% de notre alimentation. Selon une théorie, pour sa transformation, l’homo sapiens a eu besoin, pour générer sa mutation génétique, d’EPA et de DHA. Ces derniers ne se trouvent que dans les algues et le poisson. Il est vraisemblable que notre histoire alimentaire soit liée à la consommation d’algues et de poissons. On a retrouvé récemment des preuves qu’il y a près de 15.000 ans, les hommes se nourrissaient d’algues, même à l’intérieur des terres. La colonisation de la terre s’est faite par les côtes en suivant l’abondance des algues (varech ou « kelp » en anglais). La révolution agricole qui date de 12000 ans, définit le début de notre civilisation. Pour l’agriculture, nous avons commencé à produire des céréales pour nourrir les animaux. Pour notre aquaculture nous avons élevé des poissons sans prévoir de culture des végétaux marins. De ce fait, l’aquaculture est peu durable. L’idéal serait de favoriser une permaculture en mer avec des systèmes intégrés.

Les algues seraient-elles la panacée universelle à nos problèmes ?

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Presque ! Les algues  ont beaucoup de vertus. Avec 2% d’algues plantées sur l’océan, on nourrit des milliards d’humains en protéines. Avec 9 %  on inverserait même le réchauffement climatique car elles fixent le carbone. Elles produisent de la nourriture riche en protéines en zinc, en iode, en omégas et j’en passe. Au Japon, la culture de l’algue est très développée, et on constate des impacts positifs sur les maladies cardio-vasculaires. Les animaux terrestres peuvent également être nourris avec les algues qui vont améliorer leur système immunitaire sans besoin d’antibiotiques. Il est prometteur de constater que l’asparagopsis taxiformis, une petite algue, ajoutée à 2% en additif alimentaire, permettrait de réduire de 99% les gaz à effets de serre consécutives aux émissions de méthane des bovins soit 8% des gaz à effets de serre sur la planète. Depuis des siècles, les algues ont été utilisées comme fertilisants. C’est un bio stimulant qui réduit la fragilité des plantes.

Exergue : L’algue est la ressource la plus inexploitée du monde

 

Leur utilisation en remplacement du plastique est déjà entamée. Par ailleurs, au large du désert de la Namibie, une ferme se met en place en  cultivant des algues qui poussent de 30 centimètres par jour ( macrocystis) et créé un écosystème pour la vie sous marine. A terme, cette ferme absorbera autant de gaz à effet de serre que n’en n’émettent les Pays-Bas. Il faut bien sûr réduire les émissions mais nous pouvons également réabsorber ce qui est présent dans l’atmosphère. Le carbone séquestré par l’algue sera emprisonné dans le fond des océans sans être détérioré par les bactéries et se transformer en pétrole. C’est d’ailleurs un des thèmes qui sera développé à la COP 26. Les algues nettoient les océans, elles absorbent les phosphates et nitrates. Enfin, l’intérêt des algues est qu’elles constituent un énorme moteur de croissance pour la population côtière et qui profitera en majorité  aux femmes de pêcheurs. En Tanzanie, 80% de la filière se  trouve aux mains des femmes. Enfin, 70 % de la population mondiale vit dans une zone côtière et pourrait donc, de fait, bénéficier d’un circuit court pour sa consommation.

Il est absurde de ne pas utiliser une ressource qui ne nécessite ni terre, ni engrais, ni pesticide ni eau douce

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Les grosses structures économiques  ont-elles pris conscience de leur intérêt à privilégier cette filière ?

Il faut réaliser que l’humanité a 10000 ans de retard et très peu de maîtrise du sujet. Nous sommes au stade artisanal même dans les pays asiatiques. Les algues ont une biodiversité complexe qui nécessite un effort de recherche. Elles sont pour l’instant difficiles à cultiver en grande quantité. Les investisseurs qui veulent avoir un impact écologique vertueux, l’augmentation des consommations véganes, font que l’algue a un rôle à jouer dans leurs chaines de valeur, je pense à Nestlé ou Unilever. L’intérêt est donc croissant mais encore très fragmenté. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons créé cette coalition mondiale de l’algue. Il faut tout de même souligner que dans les yaourts, les crèmes glacées, les jus etc. nous en consommons quotidiennement. Cependant leur potentiel réel n’est pas valorisé. Il existe des centres de recherche, notamment à Roscoff où 80 spécialistes de l’algue travaillent ensemble, aux Pays Bas, en Chine, au Japon. J’ai parlé à la tribune de l’ONU à New York, le global compact, la FAO et la Banque mondiale se sont ralliés au manifeste présenté. Il est important de créer un standard international au niveau du codex alimentarius car les règlementations actuelles sont kafkaïennes.

Une coalition* a été lancée. Elle regroupe dans son directoire, des organisations internationales et les représentants des pays, il existe donc une vraie dynamique.

 

Le mot de la fin:

Je reste optimiste  en cette période anxiogène. Les chiffres montrent que le monde va mieux. Les injustices, même si elles demeurent intolérables, s’amenuisent. Je pense que nous allons continuer à trouver des solutions et que l’algue en fait partie. L’urgence écologique et la croissance exponentielle de la population vont augmenter cet intérêt qui va sans doute nous permettre de résoudre une grande partie de ces défis. Dans le domaine alimentaire, chacun est acteur du changement. Sans rien attendre de nos gouvernements, chaque fois que nous mangeons ou buvons, nous décidons du monde de demain et devenons des activistes environnementaux.

 

* http://wwwsafeseaweedcoalition.org

 

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