Posté le 5 mars 2022 dans guerre, ONU, Société | 0 commentaire
Le monde d’avant

Nicolas Émilien, écrivain

Partout, la démocratie est attaquée, voire fragilisée. Les droits de la personne et les libertés publiques sur le Vieux Continent ne sont pas épargnés.

coquelicotsEn 2021, selon une étude (The Economist), moins de 50 % de la population mondiale vivait sous un régime entièrement démocratique. Nous pensons, à tort, que le monde d’avant n’est plus, qu’il suffit de bons sentiments, de déboulonner des statues ou d’appuyer sur une touche « memory dump » pour faire table rase du passé. Il ne suffit pas non plus d’investir des sommes astronomiques (mille milliards de dollars) pour que les systèmes et institutions démocratiques apparaissent… Un simple attentat terroriste, et l’ensemble de l’édifice vacille. Toujours selon cette étude, l’Afghanistan est classé comme le pays le moins démocratique du monde. La conquête et la possession sont au cœur de la nature humaine et attisent ses plus vils instincts. Avec la mainmise des lobbies, la montée des extrémismes, la raréfaction des ressources naturelles, le réchauffement climatique… le monde d’avant patiente à notre porte. La gestion de la covid en laisse un arrière-goût. L’Ukraine en est un avant-goût. Peur, instabilité, instabilité, peur, voilà le lot quotidien d’une grande partie de notre humanité.

La guerre demeure l’ultime et l’unique chemin quand il n’y a plus aucun projet commun dans une société. Ainsi, instantanément, nos médias de masse, à l’unisson, nous ont télé-transportés d’une pandémie vers un autre fléau. À la manœuvre, le chef d’orchestre (l’OTAN), machine politique et militaire par excellence à la rescousse de l’Ukraine. Un brin surprenant ; pour quelles raisons avoir laissé pourrir une situation depuis presque une décennie (treize mille morts et un million de déplacés), excité l’adversaire avec de grandes manœuvres militaires à sa frontière, vendu massivement des armes « défensives ou non », demandé à un vassal de souffler sur les braises de la discorde avec des discours alarmistes et offensifs tout en jouant sur la corde sensible de quelques États membres, puis invoqué la solution diplomatique pour soutenir l’intégrité territoriale de cet État en bien mauvais état… En gros, cela s’appelle communément, mettre de l’huile sur le feu. Cui bono ?
Le chant des armes est généreux avec le sang des innocents. Après la Yougoslavie, l’Irak, la Syrie, la Libye, l’Afghanistan, les citoyens européens perçoivent clairement la rhétorique guerrière et, malheureusement, connaissent aussi ses tristes fins. Une nouvelle fois, l’ingérence atlantiste, sous prétexte de grands principes, cache une autre vérité : contrats d’armements et surtout enjeux énergétiques cruciaux (mais également renforcement d’une alliance transatlantique fondamentale face à la suprématie chinoise). Diviser pour mieux régner, un adage intemporel. Les politologues américains, Kennan, Brzezinski et Kinzinger définirent les bénéfices, les dangers et les risques d’une doctrine néo-impérialiste de l’OTAN et de trente années de diabolisation de la Russie. Minsk I (2014) et II (2015) n’ont été ni suivis d’effets ni soutenus avec force et vitalité par les partenaires européens. Le maître du Kremlin avait prévenu à maintes reprises. Dans cette indifférence générale et ce no man’s land, l’ours russe ne pouvait rester éternellement dans sa tanière, poussé dans ses retranchements, il a pris en main son dessein. L’âme russe ne tergiverse pas, elle est pragmatique, elle tranche. Les populations vont souffrir. Elles souffrent déjà, mais la Russie n’a point de velléités expansionnistes, contrairement à d’autres nations. Pourtant, en franchissant le Rubicon ukrainien, le pouvoir russe a dépassé les limites de l’entendement. L’Europe est la grande perdante. Le lobby militaro-industriel peut se réjouir du festin. Le pire scénario est advenu.
En réalité, ce qui se joue dans l’est du continent européen, est la démonstration magistrale du vrai visage des relations internationales : brutal, unilatéral, territorial et économique. Toujours la même rengaine, toujours les mêmes finalités (Kosovo, Chypre, Soudan du Sud, Tibet, Cachemire, Crimée, Golan, Antarctique, Gibraltar…). Avec ou sans nouvelles technologies, dépouillé de conscience, l’Homme reste un homme : barbare, intransigeant, égoïste, cupide et avide. Les grands discours péremptoires et les idéologies enfument la lecture de la toile d’araignée. Il est un fait que la vérité recèle de bien nombreux visages. La raison d’État aussi. Historiquement, sur le globe, chaque grande puissance garde des prés carrés sur lesquels aucune autre grande puissance n’ira marcher. Une sorte de gentleman’s agreement entre nations influentes.
Dans ce jeu de dupes où personne n’est dupe, sauf la grande machinerie médiatique anglo-saxonne, les intérêts de l’Oncle Sam divergent de ceux des Européens. Dans ce billard à quatre bandes, l’Union européenne, comme trop souvent, tourne sur elle-même ; mise devant le fait accompli, elle va réagir en sanctionnant la Russie pour ne pas avoir su pacifier en temps voulu. Disparus la covid, sa gestion, ses conflits d’intérêts, ses interrogations, ses affres, ses affaires, la grande lessiveuse de l’hypocrisie et de la propagande télévisuelle tourne à plein régime. En cas de difficultés en politique intérieure, un champ de bataille extérieur offre la meilleure des diversions qui soit, presque une aubaine. Stratagème politique vieux comme notre monde. Nous avons laissé faire… Pourtant, il y a tant de beautés et de gens aimants et éveillés sur notre planète. Jamais une civilisation comme la nôtre n’a eu autant de richesses et n’a été aussi opulente. Mais que faisons-nous de toute cette richesse et de ce savoir accumulés au fil des siècles ? Rien. Une civilisation dénuée de vision, de rêve, d’imaginaire et de spiritualité se meurt. Le monde d’avant patiente à notre porte.
Nous sommes tous et toutes responsables de ces situations, car nous refusons de regarder notre monde tel qu’il est, préférant nous enfermer dans une réalité virtuelle augmentée. Nous refusons de comprendre le monde. Nous refusons de modifier nos programmations intérieures. Nous préférons notre bien-être extérieur à la cohérence de notre corps, de notre âme et de notre esprit. Nous voulons jouer, consommer, nous distraire, nous divertir, nous évader. Nous optons docilement pour la voiture électrique inscrite dans les mêmes rouages économiques que celle à essence, nous sommes en pâmoison devant les milliards investis dans un manège spatial pour touristes fortunés, nous construisons sur du sable des tours phalliques toujours plus hautes au lieu de sauver les océans, de bouturer des coraux, de planter des arbres, d’assainir nos champs et nos rivières. Nous cultivons l’illusion d’une croissance infinie au lieu de chérir la fragilité de notre condition humaine et d’ensemencer de graines fécondes le réel. Nous sommes dans une surproduction de tout. Un feu brûle en chacun de nous. Mais où est l’amour ?

coq2

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